Il y a dans les rues pavées de Saint-Louis un silence que seuls les anciens savent lire. Ce n’est pas un silence vide : c’est celui d’une ville qui se souvient. Elle se souvient des rires d’étudiants à la sortie des amphis, des débats passionnés au coin des cafés, des soirées musicales sur les berges du fleuve, des familles réunies dans les cours, des enfants jouant au ballon au coucher du soleil.
Mais aujourd’hui, ce même soleil se couche sur des bancs vides, des maisons fermées, et des regards qui scrutent l’horizon. Les meilleurs fils et filles de la ville sont partis. Certains à Dakar, d’autres à l’étranger. Et beaucoup ne sont jamais revenus, sinon pour quelques jours de vacances, entre deux avions.
Le paradoxe d’une ville qui donne tout… mais qu’on abandonne
Saint-Louis a formé ses enfants avec patience et générosité. Elle leur a offert son université, ses lycées prestigieux, ses maîtres dévoués, sa culture raffinée, son sens de l’élégance et de l’hospitalité. Elle leur a donné une identité forte, un nom qui résonne bien au-delà des frontières.
Et pourtant, au moment où elle a le plus besoin de leur énergie, de leur savoir-faire, de leur vision… elle se retrouve seule.
Pourquoi partons-nous ?
Oui, les raisons sont connues :
- La centralisation qui attire tout vers Dakar,
- Le manque d’emplois qualifiés,
- Les infrastructures fatiguées,
- L’impression que « tout est ailleurs ».
Mais au fond, n’y a-t-il pas aussi cette petite voix qui nous dit : « Je reviendrai quand tout ira mieux » ? Et si tout allait mieux justement grâce à notre retour ?
Les cicatrices invisibles
Chaque départ laisse une trace. Le pharmacien brillant parti ouvrir sa boutique à Thiès. L’ingénieur qui conçoit des ponts au Canada. L’artiste qui expose à Paris. Le médecin qui soigne à Dakar. Chacun est un succès individuel, mais aussi une perte collective. Car derrière, la ville perd un pilier, un repère, une main tendue aux plus jeunes.
À force, cette perte silencieuse devient une blessure profonde. Elle ne saigne pas, mais elle affaiblit la ville, jour après jour.
Et si nous osions revenir ?
Revenir ne veut pas dire tout quitter. Cela peut vouloir dire investir dans un projet local, encadrer des jeunes, appuyer une initiative, passer plus de temps ici, porter la voix de Saint-Louis là où nous sommes.
Nous devons comprendre que la renaissance de notre ville ne viendra pas de l’extérieur. Elle viendra de ses propres enfants.
Une dette d’amour
Saint-Louis n’est pas parfaite. Mais elle nous a faits tels que nous sommes. Nous lui devons ce que nous avons appris, nos premières victoires, nos valeurs. L’oublier serait trahir une part de nous-mêmes.
La ville qui se transforme en retraite… ou en cimetière
Pour beaucoup, Saint-Louis est devenue une destination de retraite, un lieu où l’on revient quand la carrière est terminée, quand les forces déclinent. Une ville que l’on choisit non pour y bâtir l’avenir, mais pour y attendre la fin. Dans certaines conversations, la comparaison est cruelle : « Saint-Louis ? C’est devenu un cimetière ».
Ce n’est pas seulement une image, c’est une réalité douloureuse : les enterrements y sont plus nombreux que les inaugurations, et les jeunes visages plus rares que les cheveux blancs.
Une ville qui ne vit que dans la mémoire finit par se figer dans le passé. Elle se replie sur elle-même, se vide de ses ambitions, et se contente d’exister au lieu de progresser.
Saint-Louis n’est pas née pour être un musée ni un jardin du souvenir. Elle a besoin de souffle, d’élan, d’énergie et cela, seuls ses enfants peuvent lui rendre.
Le choix qui reste
Et si, un jour, vous reveniez à Saint-Louis… et qu’elle ne vous reconnaissait plus ?
Et si, en marchant sur ses quais, vous ne trouviez plus vos repères, plus vos voix familières, plus cette âme qui faisait d’elle autre chose qu’une ville ?
Chaque absence prolongée est un fil qui se rompt. Et à force de tirer, c’est tout le tissu qui se déchire.
Ne soyez pas de ceux qui reviendront seulement pour enterrer un proche ou visiter un passé effacé. Soyez de ceux qui écrivent la suite.
Parce que si Saint-Louis perd ses enfants, elle perdra son nom.
Et ce jour-là, il sera trop tard pour regretter.




